The Urban Skin à Berlin : lire le mur comme une archive
Au Project Space d’URBAN NATION, Jan Bauer et Pietro Ruffo confrontent deux façons de lire les traces du temps. Jusqu’au 18 octobre 2026, dessins, découpes et documents historiques déplacent l’attention vers la matière des villes, de Rome à Berlin.
Un visage aux yeux immenses occupe un panneau en façade. Sur la photographie d’ouverture de The Urban Skin, les visiteurs discutent devant le Community Wall de Jan Bauer, tandis que des inscriptions et des figures colorées apparaissent sur la surface voisine. Le cadrage réunit une œuvre, des marques urbaines et un moment de vie sur le trottoir. Il donne une première forme à la question de l’exposition : que conserve une surface lorsque plusieurs présences s’y rencontrent ?
Le projet, conçu par les commissaires Janine Arndt et Chiara Zampetti Egidi, rapproche Bauer de l’artiste italien Pietro Ruffo. Leur point commun tient à l’attention portée aux couches qui composent un lieu. Mais leurs œuvres proposent des opérations différentes : regarder de près une matière abîmée, ou construire une image par la superposition de cartes, de paysages et de découpes.
Chez Jan Bauer, la fissure devient un sujet
Dans Pantheon XVII, un dessin au fusain rehaussé de lavis aquarellés, Bauer concentre le regard sur un fragment architectural. De longues lignes verticales sont interrompues par des cassures, des creux et des reprises de contour. Les ombres marquent les irrégularités ; les zones plus claires laissent respirer la surface. Le monument se découvre par un détail de sa matière.
Ce cadrage retire les repères habituels d’une vue d’ensemble. Il faut suivre un bord, une rupture ou une variation de valeur pour comprendre ce qui se trouve devant nous. Le dessin demande ainsi une attention proche de celle que l’on porterait à un document difficile à déchiffrer : chaque accident peut devenir un indice, sans livrer à lui seul toute l’histoire du bâtiment.
Cette lecture rejoint le texte que Christine Roder et Jan Bauer ont signé pour une exposition à la galerie Heckenhauer. Ils y décrivent l’importance des fissures, des parties manquantes et des réparations dans ses cycles consacrés à l’Antiquité. Ils soulignent aussi la tension entre l’apparence documentaire du dessin et le choix nécessairement subjectif d’un fragment ou d’un point de vue.
L’exactitude du trait ne supprime donc pas la décision artistique. Bauer choisit ce qui entre dans l’image et ce qui reste dehors. Dans Pantheon XVII, cette sélection donne aux altérations une place centrale : elles organisent le dessin autant que les lignes de l’architecture. Regarder le bâtiment revient à regarder ce qui lui est arrivé.
Antropocene 88 : plusieurs espaces dans la même image
Chez Ruffo, Antropocene 88 associe peinture à l’huile et découpes de papier monté sur toile. La reproduction diffusée par URBAN NATION montre un fond dense de tracés, sur lequel se détachent des formes irrégulières contenant d’autres paysages. Des lignes vertes presque verticales traversent l’ensemble, tandis que des plages bleues, rouges et jaunes interrompent la dominante ocre.
La carte propose normalement de situer et de relier. Ici, elle doit partager la surface avec des fragments qui obéissent à d’autres logiques de représentation. Des vues de paysage, des formes découpées et des réseaux de lignes se recouvrent. Le regard ne peut pas tout lire au même moment : il passe d’un système à l’autre, puis revient aux endroits où ils se rencontrent.
Sur son site, Ruffo présente Antropocene comme une recherche sur les paysages façonnés par les phénomènes naturels et les activités humaines. Il décrit le recours aux cartes découpées et au dessin pour faire apparaître plusieurs niveaux de mémoire du territoire. Ce cadre situe sa démarche artistique ; il ne transforme pas les œuvres en relevés scientifiques d’un site.
La différence avec Bauer devient alors précise. Bauer isole un fragment pour en faire percevoir les discontinuités. Ruffo rapproche plusieurs registres afin de produire une surface composite. Le premier invite à s’attarder sur ce qui subsiste dans la matière ; le second fait circuler entre des images dont la superposition empêche une lecture unique du paysage.
Le Community Wall ramène la comparaison dans la rue
Le Community Wall de Bauer donne à cette réflexion un autre format. Dans le cliché de Hirschberg Studios, les yeux du visage dominent les silhouettes des visiteurs. Le bas de l’image est traversé par un vélo ; le panneau partage la façade avec une entrée et des surfaces déjà marquées. L’œuvre apparaît dans un environnement qui conserve ses usages et ses différences de texture.
La photographie permet de comparer deux distances. De loin, on reconnaît immédiatement un visage. En s’attardant, on remarque les variations de gris, les zones brunies et les traits qui en modulent la surface. À côté, les inscriptions et les figures d’un autre mur forment une accumulation plus discontinue. Le regard passe ainsi d’une image organisée à son voisinage urbain.
Cette situation prolonge la comparaison avec Ruffo. Les couches peuvent être assemblées à l’intérieur d’une œuvre, mais elles peuvent aussi apparaître dans la rencontre entre une œuvre et ce qui l’entoure. Un joint, un enduit, une marque ou une ouverture participe à la lecture. La façade devient un ensemble de relations que la photographie rend momentanément visibles.
Piranèse et le laboratoire de lecture
Le Resonance Laboratory ajoute un espace de consultation et d’expérimentation au parcours. Il rassemble des publications et des matériaux, avec le soutien de la Martha Cooper Library, et présente cinq gravures originales de Giovanni Battista Piranèse prêtées par une collection privée berlinoise. Ces estampes constituent une référence historique distincte des œuvres de Ruffo et Bauer.
Une vue de cet espace montre une gravure encadrée sur une paroi verte, avec une série de dessins visible dans la salle voisine. La photographie met en relation deux façons de représenter l’architecture : une vue construite autour d’un espace et des images resserrées sur ses fragments. Le passage d’une salle à l’autre devient aussi un changement de distance de lecture.
Le laboratoire invite à prolonger l’observation par la lecture, le dessin et l’analyse d’images. Cette place accordée aux documents rend la notion d’archive concrète : elle suppose de rapprocher des éléments, de les regarder à nouveau et de conserver des observations. La surface urbaine n’offre pas spontanément un récit complet ; elle devient lisible à travers ce travail d’attention.
Visiter le Project Space
The Urban Skin est présentée du 4 juillet au 18 octobre 2026 à l’URBAN NATION Project Space, Bülowstraße 97, 10783 Berlin. L’entrée est gratuite. Les horaires annoncés sont de 11 h à 18 h les mardis et mercredis, de 13 h à 20 h du jeudi au dimanche ; fermeture le lundi. La page officielle de l’exposition rassemble les informations de visite.
Sources
Les informations factuelles de cet article s'appuient sur les sources suivantes.
- THE URBAN SKIN — URBAN NATION / Stiftung Berliner Leben
- Jan Bauer — URBAN NATION
- ANTROPOCENE — Pietro Ruffo
- Dokumentarische Malerei – Glyptothek und Pantheon — Heckenhauer Galerie ; texte de Christine Roder et Jan Bauer
- Visitors in front of Jan Bauer’s Community Wall during the exhibition opening — URBAN NATION ; photographie Hirschberg Studios
- Pietro Ruffo, Antropocene 88 — reproduction officielle — URBAN NATION ; photographie Giorgio Benni
- Jan Bauer, Pantheon XVII — reproduction officielle — URBAN NATION ; photographie Jan Bauer
- View from the Resonance Lab featuring prints by Giovanni Battista Piranesi — URBAN NATION ; photographie Hirschberg Studios