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Villeglé au Carnavalet : ce que les affiches gardent de Paris

**Du 14 octobre 2026 au 14 février 2027, le musée Carnavalet présentera *Paris à l’arraché. Jacques Villeglé et l’art urbain*, à l’occasion du centenaire de la naissance de l’artiste. L’exposition abordera les affiches lacérées comme des traces matérielles de la capitale. Leurs fragments permettent de regarder ensemble les transformations d’une image, les usages de la rue et les indices d’une époque.** [S1]

Affiches lacérées rouges et bleues de Villeglé, traversées de fragments de texte noir sur papier clair.
Jacques Villeglé, *Rue de l’Échaudé, 31 mai 1961*, affiches lacérées marouflées sur toile. Paris, Fonds de dotation Villeglé. Reproduction diffusée à l’occasion de l’annonce de *Paris à l’arraché*.Photo : © Fonds de dotation Villeglé / Adagp, Paris, 2026 / Photo : Fabienne VillegléSource : paris.fr

Dans Rue de l’Échaudé, 31 mai 1961, reproduite par la Ville de Paris pour annoncer l’exposition, le mot « RASPAIL » reste lisible au milieu des déchirures. Plus bas subsiste un tarif destiné aux étudiants. Autour, de grandes surfaces rouges et bleues interrompent l’annonce. Quelques informations ont survécu, mais leur organisation a changé : le regard doit circuler entre ce qu’il peut encore lire et ce que le papier lui présente comme formes. [S2]

Prélever une surface déjà transformée

Villeglé travaille à partir d’affiches que la rue a déjà modifiées. La présentation de sa rétrospective de 2008 au Centre Pompidou décrit des papiers déchirés par des mains anonymes, parfois couverts d’inscriptions ou de taches, qu’il prélève puis maroufle sur toile. Elle précise que ses interventions sur ces matériaux restent rares. Le marouflage fixe le papier sur un support ; il permet à cette surface fragile de devenir une œuvre que l’on conserve et que l’on expose. [S5]

La démarche est engagée dès 1949 : avec Raymond Hains, Villeglé prélève alors, près de La Coupole, l’ensemble qui devient Ach Alma Manetro. La notice du Centre Pompidou situe ce travail sur les affiches parmi les pratiques reprises par les Nouveaux Réalistes, groupe constitué en 1960 autour de Pierre Restany. Cette chronologie donne à l’œuvre une histoire propre, antérieure aux rapprochements ultérieurs avec le street art. [S4]

L’intervention artistique commence aussi dans le choix. Retenir un morceau, en déterminer les limites, le déplacer : ces opérations donnent une unité à des éléments dont les auteurs initiaux poursuivaient d’autres buts. Une annonce devait informer ou attirer l’attention. Dans l’œuvre, sa lettre incomplète peut devenir une masse noire, une verticale ou un point d’appui pour le regard.

Jacques Villeglé de dos, le bras levé devant un mur couvert d’affiches à Montparnasse, en 1961.
Harry Shunk et János Kender, *Jacques Villeglé, Montparnasse, Paris, 14 février 1961*. Photographie d’archive, collection du Centre Pompidou-MNAM / CCI-Bibliothèque Kandinsky.Photo : © Centre Pompidou, MNAM-CCI Bibliothèque Kandinsky, Dist. GrandPalaisRmn / Fonds Shunk et Kender / Adagp, Paris, 2026Source : paris.fr

Une adresse et une date pour titre

Le musée illustre également sa présentation avec Seine/Jacob, septembre 1964, une œuvre constituée d’affiches lacérées marouflées sur toile. [S1, S3] Le titre associe des noms de rues à un mois et à une année. Il maintient ainsi un lien avec le dehors, même lorsque les papiers sont regardés dans un musée.

Dans une déclaration de 2003 reprise par Carnavalet, Villeglé explique l’importance qu’il accorde au lieu et à la date du prélèvement dans la désignation de ses œuvres. [S3] Ces indications donnent un repère à une matière dont la lecture est devenue partielle. Elles situent la rencontre de l’artiste avec les affiches ; elles ne datent pas automatiquement chacun des messages imprimés dans les couches successives.

Cette précision change la manière de regarder. Le titre d’une rue invite à chercher ce que le fragment peut nous apprendre d’un endroit. La date rappelle qu’il correspond à un état passager de l’affichage. Entre les deux demeure une part d’inconnu : les morceaux disparus, les textes recouverts, les gestes qui ont déchiré le papier. L’œuvre garde des indices sans restituer intégralement la scène d’origine.

Fragments de portraits et de lettres dans l’ensemble d’affiches lacérées Rue de Rennes de Jacques Villeglé.
Jacques Villeglé, *Rue de Rennes, avril 1987*. Courtesy Galerie GP & N Vallois, Paris. Reproduction diffusée sur la page officielle de l’exposition ; crédit photographique à compléter avant usage.Photo : Courtesy Galerie GP & N Vallois, ParisSource : paris.fr

Lire les mots, regarder les déchirures

Dans la reproduction de Rue de l’Échaudé, la partie gauche forme une large plage rouge. À droite, des caractères noirs s’alignent encore sur des bandes claires, interrompues par le bleu et par les bords irréguliers du papier. Au centre, une déchirure sombre attire l’œil. La composition tient à ces différences de densité autant qu’aux informations qui restent déchiffrables. [S2]

Le regard peut suivre deux parcours. Il tente de reconstituer une annonce à partir d’un mot, d’un prix, d’une ligne tronquée. Puis il revient à la surface : aux contours fibreux, aux plis, aux passages d’une couleur à l’autre. Une lettre appartient simultanément à un texte et à un ensemble de formes. La lacération rend ce double usage particulièrement visible.

Une autre reproduction officielle, Boulevard de Belleville, 10 mai 1995, montre plusieurs visages photographiques, des fragments de grandes capitales et une large zone claire. Les déchirures traversent les images et les séparent de certaines de leurs légendes. [S2] On reconnaît des éléments d’affichage culturel, sans pouvoir rétablir tous les messages. Leur coexistence donne à voir une concurrence pour l’espace : plusieurs annonces occupent une même surface, avec des tailles de lettres et des contrastes différents.

Visages photographiques et grandes lettres parmi des affiches déchirées, dans Boulevard de Belleville de Villeglé.
Jacques Villeglé, *Boulevard de Belleville, 10 mai 1995*, affiches lacérées marouflées sur toile. Paris, Fonds de dotation Villeglé. Reproduction diffusée pour l’annonce de l’exposition.Photo : © Fonds de dotation Villeglé / Adagp, Paris, 2026 / Photo : François PoivretSource : paris.fr

Ces fragments constituent des documents, mais leur interprétation demande de conserver leurs lacunes. Un visage partiellement visible ou quelques lettres ne suffisent pas à attribuer toute une affiche. L’intérêt historique de l’ensemble réside aussi dans cette superposition, dans la manière dont les messages se couvrent et dont certains détails persistent.

Quatre quartiers pour retrouver les contextes

Carnavalet annonce un parcours passant par la porte Maillot, Saint-Germain-des-Prés, Montparnasse et le Marais. Les œuvres seront rapprochées de photographies, d’archives sonores, de films et de témoignages. Le commissariat général est assuré par Valérie Guillaume ; Émilie Gandon et Jennifer Heim portent le commissariat scientifique. [S1]

Cette approche géographique permet d’aborder les affiches à partir des lieux où elles ont circulé. Le Centre Pompidou documente, par exemple, l’intérêt de Villeglé pour les panneaux des cinémas des Ternes et de la porte Maillot à partir de 1957. [S4] Les fragments de typographie ont donc aussi une histoire liée aux activités d’un quartier.

Le musée annonce également une lecture des luttes, des mobilisations et des élections dont les affichages portent la trace. [S1] Pour LCSA, l’enjeu de cette mise en contexte est de rendre aux papiers leur fonction publique. Qui souhaitait être lu ? Quelles informations devaient être vues de loin ? Que reste-t-il de ces intentions après le recouvrement et l’arrachage ? Les documents associés peuvent aider à préciser ce que les fragments seuls laissent ouvert.

Une relation précise avec l’art urbain

La dernière partie de l’exposition abordera les relations de Villeglé avec la scène urbaine contemporaine. Le communiqué cite notamment ses collaborations avec Lek & Sowat. Il rapporte aussi la distinction formulée par l’artiste entre son prélèvement d’éléments trouvés dans la rue et les interventions qui y apportent une image nouvelle. [S3]

Cette distinction éclaire sa position sans enfermer toutes les pratiques urbaines dans une opposition unique. Le point commun tient ici à l’attention portée à l’espace public, à ses supports et à ses signes. Les gestes, leurs finalités et leurs histoires restent à examiner séparément.

La photographie de Harry Shunk et János Kender diffusée pour l’exposition le montre à Montparnasse, le 14 février 1961, face à un mur couvert d’affiches. [S2] Le corps de Villeglé donne une échelle à cette accumulation. Sur le mur, les images débordent son champ d’action ; dans les œuvres, un fragment est retenu. C’est dans ce passage entre l’étendue de la rue et les limites du prélèvement que se construit sa mémoire de Paris.

Informations pratiques : Paris à l’arraché. Jacques Villeglé et l’art urbain, du 14 octobre 2026 au 14 février 2027, Musée Carnavalet – Histoire de Paris, 23 rue Madame de Sévigné, 75003 Paris. Présentation, horaires et billetterie sur le site du musée. [S1]

Sources

Les informations factuelles de cet article s'appuient sur les sources suivantes.

  1. Musée Carnavalet – Histoire de Paris — Paris à l’arraché
  2. Ville de Paris — Exposition Paris à l’arraché. Jacques Villeglé et l’art urbain au Musée Carnavalet
  3. Musée Carnavalet / Paris Musées — Communiqué de presse Paris à l’arraché
  4. Centre Pompidou — Jacques Villeglé, Tapis Maillot, 1959
  5. Centre Pompidou — Catalogue des expositions, Jacques Villeglé. La comédie urbaine
  6. Musée Carnavalet — Espace presse
  7. Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois — Contact